Une petite bleue et une petite blanche….

yves-romy-claude-et-les-autres,M93502
Source : Télérama

Quand j’ai commencé ce blog, je me suis achetée un carnet Moleskine et j’y ai noté frénétiquement pendant plusieurs jours les chansons, les films, les scènes du quotidien qui me touchaient. Je récoltais des idées pour les consigner ici.

Dans mon casque, je suis tombée sur France Gall, sur Nickelback et sur la BO de César et Rosalie. Par défaut, avant de le voir, j’aimais ce film. J’adore Yves Montand depuis l’enfance. En César, il est le beauf lettré, le cocu viril, le perdant plein de panache dont peu de femmes voudraient partager la vie mais moins, ah oui, pourquoi pas, vraiment. J’aurais pu, j’aurais dû, presque, ne pas comprendre pourquoi Rosalie délaissait un tel type pour David. Mais autant Romy Schneider est surnaturelle, autant Rosalie est vraisemblable, crédible. J’ai un souvenir très vague du film, mais je me la rappelle comme tiraillée entre l’Amour et le Quotidien, à travers David et César.

C’est la lettre de Rosalie qui fait partie des morceaux que j’ai sur ma playlist. A cause de Sissi, j’ai longtemps cru que Romy Schneider était niaise. Je n’avais pas vu “Max et les ferrailleurs”. Sur les morceaux qu’elle interprète dans les BO de Sautet, quelle que soit l’amoureuse qu’elle joue, elle a cette diction à la fois confiante et triste.  Et elle tour à tour pute, femme aimée de deux hommes irrésistibles, femme délaissée, actrice sur le déclin…

Comme dans la chanson de Barbara dont j’ai parlé plus tôt, le texte fait beaucoup. “La lettre de Rosalie ”est une nouvelle démonstration d’un monologue écrit par un homme et qui s’avère crédible prononcé par une femme. Tout est juste, et tout amène en même temps vers la dernière phrase. Cette phrase qui résume l’idéal que les femmes sont éduquées pour espérer. “Toi tu seras toujours David ( et il faut entendre Romy Schneider prononcer ce prénom, accentuer la première syllabe et expirer la seconde) , qui “m’emmène sans m’emporter, qui me tient sans me prendre et qui m’aime sans me vouloir.

Duel

Le nom de cette rubrique obéit, contre toute attente, à une logique. S’y trouvent et s’y trouveront toutes les chansons que le cinéma ou une série a mis particulièrement en valeur à mes yeux. J’ai adoré des dizaines de morceaux  comme ça. On croit une chanson un peu niaise, un peu familiale. Et quelqu’un vous montre à quel point vous aviez tort.

horse

Celle que j’ai réécoutée ce soir et qui tient une place particulière dans cette catégorie est ce bon vieux “Horse with no Name” de ce non-moins bon vieux America. Impossible, avant d’avoir vu l’ouverture de “je ne sais plus quelle saison – la 3, peut-être” de Breaking Bad de remarquer cette chanson comme elle le mérite. Je plaide d’importantes circonstances atténuantes : comment être pris d’une dévastatrice passion quand on a entendu pour la première fois un titre sur radio Nostalgie  (je n’ai pas précisé “cette bonne vieille”, parce que bon, c’est induit, tu crois pas ?)

Revenons à nos White moutons. Walter est tout seul, dans une caisse pourrie, sur une route à l’avenant. Cette image m’a marquée. Elle a absorbé en elle tous les autres souvenirs de l’épisode. Je me souviens d’une tension particulière. Il est bien possible qu’une voiture de flics arrête celle de White.  J’ai oublié tout ce qui se passe, mais aucune des sensations éprouvées alors.

Après ça, “A Horse with no Name” est devenu limpide. Du désert, de la soif, de la solitude, une probable mort prochaine. J’imagine même les squelettes qu’on voit dans les films joncher le parcours de l’aventurier audacieux et solitaire. Une fois cette étape franchie, j’ai entendu parler d’une évocation de l’héroïne.  Voilà autre chose qui me plaît : tu crois avoir atteint le summum du sulfureux quand tu as écouté 4000 fois “Heroin”, du Velvet et bim, tu réalises qu’un groupe à la papa a fait la même chose en plus sournois. Si t’es pas encore convaincu, le “destin de l’auditeur” s’en charge et vient mettre sur ta route la même explication de “Golden Brown”.

Ces trucs que tu entendais au supermarché, parfois entrecoupés de “Patricia, en caisse numéro 2 s’il te plaît” sont l’expression du type qui refuse de vieillir mais qui n’y peut rien.  Il voudrait bien parler de drogue, mais bon, y a les enfants à côté… “Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait” contenue tout entière dans ces choeurs candides.

Y en a trop, je vous le laisse ?

Bien que je n’aime absolument pas les westerns, je suis au courant que j’ai un point commun avec Sentenza. Et non, ce n’est pas la moustache. Comme lui, quand il s’agit de cerner mes congénères, je suis certaine que le monde se divise en deux catégories. A bientôt 40 piges, je fais mon maximum pour nuancer ma vision des choses, mais je l’admets, j’y arrive mal. Voire pas.

sous-le-sable-rampling-cremer-face-a-l-ocean

Je vois bien, quand je discute un peu sincèrement avec les gens (c’est-à-dire, souvent en soirée, et rarement sobre), que même les personnes les plus bienveillantes ont un peu pitié de cette articulation manichéenne.  Je me rappelle une discussion récente avec une fille que je connais un peu mais pas hyper bien. On discute de choses et d’autres, j’ai bu au moins 3 verres donc je raconte ma vie sans la moindre pudeur et sans me soucier une seule seconde de savoir si ça l’intéresse. On parle de politique et je lui sors une de mes théories aussi fumeuses que mal documentées. A un moment, je lui expose une de mes punchlines binaires qui est que, en gros, je suis persuadée que dans la vie, il y a les gens qui aiment la liberté et les gens qui aiment le confort. La fille est atterrée par l’énormité de la connerie que je viens de prononcer. Elle essaye, vraiment sympa, de me prouver que c’est du caca mais bon, non, je lui dis que je crois vraiment ça. Parce que c’est vrai. On bascule bien de temps en temps d’une catégorie à l’autre mais je crois réellement qu’on ne peut pas vouloir et avoir simultanément la liberté et le confort. De la même façon, je suis assez persuadée qu’il y les gens qui ont peur de la vieillesse, et ceux qui ont peur de la mort. J’appartiens à la première catégorie. Si mon train de vie de freelance s’améliore, je concède qu’il est possible que d’ici une dizaine d’années, je me fasse complètement Bogdaniser la tronche, rendue encore plus vulnérable par le temps qui passe. On verra.

Le bon côté, c’est que je n’ai jamais eu peur de la mort. On meurt, on s’en fout et ceux qui en bavent sont ceux qui vous ont aimé. Comme je n’ai pas peur, et comme j’ai ce besoin d’être aimée qui confine à la pathologie, je me demande souvent quelle playlist passera à mon enterrement.

Parmi ma playlist funèbre idéale, il y aurait forcément “Septembre” de Barbara. Dans un souci de vrai chic, il faudrait que je passe l’arme à gauche en aôut. Pour ceux qui ne la connaissent pas “Septembre”, c’est un peu “Et nos baisers” de C. Jérôme, mais en bien.  C’est la fin de l’été, on a roulé des pelles, on a mis la main dans le maillot de bain d’un (ou plus) représentant du sexe convoité, on croit un peu qu’on est amoureux mais on pressent bien que les trajets en RER A  auraient rapidement raison de ces émois.

Barbara étant ce qu’elle est, elle dit tout ça avec élégance, sensibilité et un piano mélancolique. J’aime Barbara depuis longtemps. Je connais donc cette chanson depuis longtemps aussi. On n’est donc pas au niveau de la révélation Cocciante, mais “Sous le sable” (non, pas “Sous le soleil”) m’a quand même ouvert les oreilles sur la beauté de “Septembre”. Rampling, dans ce dont je me souviens comme une supérette de camping, achète son Monique Ranou en ne parvenant pas à réaliser la mort du Bruno Cremer de sa vie.

Je ne serai pas trop capable de dire combien de temps dure cette scène mais elle m’a laissé une impression vivace parce que c’est une description de l’amour très juste.  La première fois que j’ai vu cette scène, je n’avais pas encore partagé mon quotidien avec un type. J’avais été dans la configuration où le mec traîne tous les soirs ou presque chez toi, mais rien n’est officiel, la liberté reste à portée d’engueulade.  Ce truc d’Amour & Monique Ranou était encore abstrait pour moi.

Et puis François Ozon. Charlotte Rampling. Barbara. Un seul des éléments du couple est à l’écran. On n’a même pas une voix off qui expliquerait à quoi pense Charlotte Rampling en profitant de la promo “3 pour 2”. Et bim, on entrevoit un instant la cohabitation entre l’amour et le quotidien. Alors même que Barbara parle de se dire “au revoir”, on pressent un peu ce que ça fait de se dire “au revoir” tous les jours, pour savoir qu’on va se retrouver 12h plus tard, et s’inscrire dans un schéma qui vise à reproduire cet échange pendant une durée indéterminée.

ADDENDUM : On me dit que c’est Blondin qui divise le monde en deux catégories. C’est vrai. Je trouve davantage de charme à Sentenza, je ne corrige pas mon erreur. 

L’épiphanie Cocciante

tandem 06
De la sueur, de la pisse, du carrelage de métro : ça part bien, ça part sympa

Longtemps, la musique devait, pour moi, se suffire à elle-même.  Je passais du temps seule à écouter, souvent en boucle, l’album du moment. J’étais déjà – encore plus – trop émotive. Je n’avais aucun besoin de complexifier des sensations primaires, certes, mais bouleversantes.

Il y avait les morceaux que j’aimais, ceux que je n’aimais pas. Mon jugement ne connaissait ni appel ni réserve, j’étais adolescente. La musique et les réactions qu’elle provoquait chez moi n’avaient besoin d’adjuvent d’aucune sorte. Ca a dû commencer à changer avec Rochefort dans Tandem qui déambule en peignoir sur “Il mio Rifugio”. Il dégage la tranquillité du mec qui laisse balloter ses couilles sous la robe de chambre. La solitude tient la dragée haute à la pudeur.

Et c’est pile ce que dit cette scène. Je me souviens que la caméra balaye pesamment un appartement meublé d’un innommable bordel. Cocciante, son piano dégoulinant et sa voix virilement geignarde sont le seul fil conducteur de ce merdier. Quelques secondes passent, et déboule Rochefort-la-couille-indolente.

Il est seul parce que dépressif, de cette dépression qui fait perdre non seulement le goût de la vie mais aussi la raison. On le cueille sur le point de basculer. Cocciante à fond. Cocciante, que, bien évidemment, snob comme le sont les ados attardés, je détestais sans la moindre nuance. Le mec avait commis “Un coup de soleil” et oscillait quelque part en Jean-Luc Lahaye et Zucchero dans mon esprit.

Mais Rochefort-le-zgeg-au-vent, Rochefort-qui-taquine-le Xanax a tout changé, le con. “Avec le temps” ou “Heroin” perdaient leur légitime aura de meilleures chansons dépressives. Le cinéma changeait ma façon d’écouter. Plus de 15 ans après avoir vu cette scène “Il mio rifugio” continue de me coller la chair de poule.